[CONTRIBUTION] La nécessaire transition vers une société antispéciste (Eric Mourey)

« La nécessaire transition vers une société antispéciste »

Par Éric

Une excellente contribution sur le site de la motion « Le souffle de l’écologie, retouchons terre » décrit l’histoire des dominations l’ultime frontière de l’antispécisme, résumée dans les 3 premières parties ci-dessous. Elle appelle, selon moi, une 4ème et nouvelle partie sur une nécessaire transition …

Histoire des dominations : le récit d’une convergence. Mener une politique écologique appelle donc une mutation des rapports politiques au sein de la société : protéger la nature suppose l’émancipation sociale. ». Prendre conscience que nous avons volontairement construit une société inégalitaire, implique d’en saisir l’amplitude et les conséquences sociales. Elles impliquent aussi un discours neuf sur l’écologie.

De l’écologie sociale à la frontière oubliée de l’antispécisme. Chercher à comprendre sur quoi repose le confort de notre monde mène logiquement à se demander « à qui profite le crime » ? Si les grandes fortunes continuent de fleurir encore et encore, c’est en grande partie parce que notre société a réduit la nature en un réservoir sans fond, ce qui n’est possible que parce que nous l’avons expulsée de notre univers. Si la nature est expulsée de nos considérations morales et de notre habitat, puis abandonnée aux penchants voraces du capital, le vivant l’est tout autant ! La voracité humaine est peuplée de cimetières. Cette hécatombe ne vient pas de nulle part : elle est issue de l’alliance parfaite entre la voracité du capital et la voracité humaine, entre la domination de la nature et du vivant et la dépréciation morale d’êtres vivants et d’habitats jugés sauvages et inférieurs. Sur quoi repose notre mode de vie (occidental) et notre confort ? Sur la domination des êtres humains et la destruction massive du vivant.

L’antispécisme comme paradigme écologique et philosophique. Si l’antispécisme a le premier mérite de soulever la question de la domination que nous exerçons sur la nature et le monde vivant, ce que cela révèle de nos attitudes et modes de pensées est encore plus profond et nous oblige à aller encore plus loin. D’une question écologique, l’antispécisme devient une réponse philosophique. Car à la source de la domination de l’humain sur les animaux, il y a cette hiérarchie communément admise jusque-là. Parce que nous serions selon nos propres critères l’espèce la plus intelligente, nous pouvons faire ce que nous voulons des autres espèces inférieures. Pourtant, les animaux souffrent et peuvent ressentir du plaisir. En d’autres termes, ce sont des êtres sensibles. Ce ne sont donc ni des objets ni des biens de consommation. Il ne s’agit donc pas seulement de les respecter mais de considérer leurs intérêts égaux aux nôtres. La peur que provoque ce changement de pensée dans notre société, alimentée par les argumentations bancales de conservateurs et de progressistes, n’est que le signe d’une résistance au changement, comme des sociétés passées ont résisté longtemps à l’antiracisme ou à l’antiféminisme.

Les chemins de l’émancipation : nous ne nous trompons pas d’ennemis pour autant ! La surproduction alimentaire joue son rôle dans la fable de la croissance et nourrit surtout les comptes en banque du peu de gagnants du système. La croissance n’aime aucun animal (humain ou non humain) et dans son élan ravageur traine le monde vers des cataclysmes quotidiens L’antispécisme est une voie vers la fin de ce système, un pas de plus vers la déconstruction des hiérarchies. Non pas pour briser tous les rapports avec les animaux et le vivant, mais les reconstruire. C’est une reconfiguration de notre mode de vie en vue de la fin d’une dichotomie factice d’avec la nature. Lorsque nous défendons l’antispécisme, nous ne nous trompons pas d’ennemi : nous pointons la hiérarchie, la même qui soutient le sexisme, le racisme ou le capitalisme ; la même qui soutient le spécisme et notre séparation du vivant ; la même qui empêche, en fin de compte, l’avènement de l’écologie et, avec elle, d’une société libérée.

Nouvelle partie : Vers une société antispécisite : Une nécessaire période de transition !

Nous sommes depuis plusieurs millénaires dans une société spéciste sauf dans quelques pays dont la religion conduit à une philosophie antispéciste (Inde). Aussi dans une société où le nombre de végétariens ne dépasse pas les 5%, il parait impossible que le chemin d’émancipation se fasse sous la contrainte en imposant brutalement un régime végétarien à 95% de la population et en libérant aussi brutalement dans la nature des millions d’animaux d’élevage.

Ce chemin pourra se faire que par une évolution éthique, culturelle voire spirituelle de chacun dans une démarche fortement encouragée collectivement mais pas imposée par la force contraire à notre propre philosophie. Il y aura donc une période de transition que nous devrons assumer et accélérer fermement mais sans violence. On peut estimer la durée de cette transition à une génération (horizon 2050).

Quelques pistes de mesures peuvent être esquissées :

  • éducation des jeunes générations avec:
    • depuis le plus jeune âge enseignements décrivant la nature des animaux, leurs capacités réelles et nos relations avec eux ;
    • la multiplication dans la restauration collective des écoles et des entreprises des repas végétariens : une alternative végétarienne chaque jour et des jours sans alternatives carnées (par exemple rythme d’un jour par semaine tous les 3 ans soit plus de repas carnés en restauration collective en 2035)
    • suppression rapide de la publicité « carniste » …
  • transformation fondamentale de l’élevage:
    • sortie rapide de l’élevage industriel intensif  : amélioration considérable des conditions de vie, d’abattage des animaux, arrêt des productions de jeunes animaux pour la consommation, la seule consommation carnée envisageable dans une philosophie antispéciste consisterait à tuer les animaux le plus tard possible après une longue vie dont la prolongation nécessiterait des soins (cela serait une révolution de nos habitudes alimentaires et une diminution de consommation de viande importante),
    • relocalisation de l’élevage paysan, interdiction de déplacer des animaux sur une zone géographique de plus de 100km de rayon, développement d’outils d’abattage locaux ou mobiles …
    • arrêt des nouvelles installations d’éleveurs, reconversion des éleveurs qui le souhaitent et donc diminution du nombre d’éleveurs
  • reconsidération des rapports humain-animal avec la création d’un statut juridique propre à l’animal permettant en particulier de créer des contrats de collaboration pour les animaux dit de travail (cheval de trait, animaux d’assistance pour humain présentant un handicap, traction animale ...), contrats qui devront apporter des avantages aux animaux concernés…
  • mise en place d’un programme de « resauvagisation » des espèces d’animaux d’élevage avec abandon le plus rapide possible des espèces spécialisées …
  • disparition progressive de la chasse loisir avec une gestion de la faune par un Office de la biodiversité et du personnel compétents de « protecteurs » de la nature …
  • reconsidération et évaluation des liens entre les animaux de compagnie et les humains

Éric Mourey, vétérinaire retraité
Contribution libre n’engageant que son auteur, pas la motion « Le Souffle de l’écologie, retouchons terre »

Novembre  2019