[CONTRIBUTION] Ecologie politique : parlons à la « génération résilience » ! (Léonore Moncond’huy)

« Ecologie politique : parlons à la « génération résilience » ! »

Par Léonore

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Les Marches du climat de 2018 avaient encore pour mot d’ordre « Il est encore temps ! », mais celles de Youth for Climate en 2019 soutenaient une jeune Gretha Thunberg qui disait déjà « I want you to panic », et XR emboîte le pas d’ANV COP 21 dans l’appel à désobéir … Chaque année, chaque mois qui passe nous éloigne de la possibilité d’anticiper, et de trouver une résolution apaisée face à la crise écologique, dont l’emballement se dévoile quotidiennement sous nos yeux dans les fils d’actu de nos smartphones, ou dans nos oreilles à la radio. Chaque jour qui passe nous le confirme aussi : l’urgence écologique est une urgence sociale et démocratique avant tout.

Qu’on le place sous le signe de la « crise écologique » ou de l’« effondrement », l’avenir fait peur, et on assiste à l’arrivée en France d’une éco-anxiété déjà présente de longue date dans des pays où l’impact des changements climatiques est le plus visible, comme dans le nord canadien… Mais la peur est d’autant plus forte qu’on ne la nomme pas : on entretient la peur en niant son objet.

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La collapsologie et ses chantres comme Pablo Servigne connaissent un succès fou auprès des jeunes générations, collapso is the new green ? Quoiqu’on pense de la collapsologie, ces thèses ont l’écoute des générations militantes d’aujourd’hui.

Et, au sein de la communauté scientifique qui, dans sa grande majorité, s’égosille à nous alerter, avec des échéances toujours plus proches, plus menaçantes, peu de scientifiques remettent en cause le principe de l’effondrement de la civilisation telle que nous la connaissons actuellement. C’est le degré de rapidité et de proximité temporelle qui varie. En fait, c’est une question de temps. « Les collapsologues se trompent, à mon sens, d’échelle de temps. L’effondrement n’est pas imminent, je nous vois plutôt griller à petit feu. », dit Jean Jouzel dans un entretien au Monde.

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Face à cette perspective, le rôle de notre organisation EELV pourrait être, dans un premier temps, de créer les espaces de discussion, pour permettre l’expression libre et collective de ces préoccupations. Et ainsi, renouer, en un sens, avec le rôle d’éducation populaire qui légitime aussi la place des partis dans la structuration du paysage politique. Alors que Pablo Servigne remplit des salles combles, il n’existe pas, dans la société française, de cadre permettant aux angoisses de s’exprimer collectivement, ou même individuellement.

Créer des espaces de parole, accueillir avec bienveillance ces échanges, c’est permettre de refaire du commun autour de ce qui nous anime, autour de nos préoccupations, et permettre de construire, ensemble, des premières réponses collectives.

Créer des espaces de parole et d’expression des préoccupations sur l’avenir, c’est nous ouvrir à nous, parti et élu.e.s, la possibilité de leur apporter une réponse politique sécurisante car lucide, et attentive aux échos de la société, notamment aux préoccupations des plus jeunes citoyens.

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Changer profondément le vocabulaire de notre parti est donc une urgente nécessité. Pas nécessairement pour accréditer les thèses collapsologues les plus pessimistes, mais avant tout pour pouvoir nous adresser au public que nous visons et qui nous a fait confiance lors des dernières élections : la jeunesse. La jeunesse militante qui grossit aujourd’hui les rangs des Marches pour le Climat, qui sera demain la relève politique dont nous avons besoin pour notre parti, pour la société. Mais pas uniquement la jeunesse ! Lorsque l’on discute dans les cercles familiaux, amicaux ou professionnels, ou même avec les lointains amis des réseaux sociaux, on est surpris de constater la fréquence à laquelle le statut de « jeune écolo de service » incite les personnes à se confier, et force est de constater, alors, que ces préoccupations sur l’avenir dépassent largement les générations…

Mais changer de vocabulaire, c’est aussi changer d’imaginaire, et changer le cadre conceptuel dans lequel nous ancrons notre pensée politique. Outre les changements environnementaux irréversibles, il faut s’attendre à ce que l’organisation économique, administrative, technique de notre pays connaisse des bouleversements profonds dans les années à venir, et c’est dans cet imaginaire que doivent trouver place nos réponses politiques.

Le principal frein, aujourd’hui, à la mobilisation de l’imaginaire de l’effondrement ? La politique de la peur. La collapsologie est aujourd’hui associée à la catastrophe, à la tristesse, à une ambiance « fin du monde ».

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Or, on peut aussi voir cette attente populaire, de la jeunesse en particulier, comme une belle opportunité pour permettre à notre parti de ne pas perdre le « coup d’avance » qu’il a depuis 40 ans. Si, une fois de plus, nous remettons sur l’ouvrage notre projet, de manière clairvoyante et courageuse, gageons que cela suscitera une confiance renouvelée de la part de nos concitoyens.

Des changements inéluctables sont à l’amorce, qui ne nous permettent plus de promettre, à court terme tout du moins, un avenir plus serein qu’hier. Mais pour moins subir les changements, il faut les affronter avec lucidité pour les assumer, là est notre responsabilité.

Cette approche implique courage et prise de risque, le risque de nous détourner d’un électorat acquis à la « transition joyeuse » qui est la marque de fabrique que nous construisons depuis des années. Nous, écologistes, qui alertons depuis plus de quarante ans sur la crise qui arrive, avions raison. Mais avoir raison avant les autres ne signifie pas forcément que nous avons, maintenant que la crise est là, le vocabulaire et le logiciel adéquat pour y répondre.

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La résilience, c’est la capacité d’un territoire et des êtres vivants qui l’habitent à maintenir leurs fonctions vitales malgré les chocs et les ruptures.

Pour le parti de l’écologie politique, il est temps d’assumer un projet politique de résilience. C’est l’histoire qui attend la nouvelle génération de l’écologie politique. Et nous avons la chance de disposer de figures inspirantes et de ressources déjà construites : intégrons de manière plus prononcée dans

les cadres conceptuels de notre projet les travaux de l’Institut Momentum, les territoires de pensée et d’action inspirés de la BioRégion et du municipalisme…

Soutenons un projet politique de résilience, qui aide les entreprises, associations, citoyens, à anticiper les transitions nécessaires, en assurant non pas la survie de modèles économiques appelés à se fracasser, mais la résilience des emplois et des systèmes sociaux qui y sont liés. Ne pas s’opposer, par exemple, à la privatisation d’aéroports de Paris pour sauver des emplois, ou uniquement pour préserver nos finances publiques, mais parce-que garder la main est la seule condition pour permettre d’accompagner ce secteur et les humains qui en dépendent dans une évolution écologiquement et socialement responsable.

Un projet politique de résilience, qui n’oublie pas que la priorité reste, a fortiori en contexte de crise, la paix entre les humains. Les humains qui fuiront et fuient déjà leurs terres inhabitables se tourneront vers nous, et nous devrons savoir les accueillir, en grand nombre et durablement. Déjà, ici, au-delà de la menace biologique, l’ombre qui s’avance sur notre -relative- paix sociale est déjà là. Emergent sur les territoires les premières guerres de l’eau, reflets de comportements prédateurs sur une ressource pourtant vitale à chaque être sur Terre, avec des retenues hydrauliques géantes privées construites parfois illégalement mais sous le regard impuissant des politiques. Si nous ne faisons rien, le risque que l’eau, premier des biens communs, soit violemment accaparée par quelques-uns est réel.

Ce qui fera la résilience de nos sociétés, c’est avant tout les solidarités que nous serons capables de construire, à l’échelle globale, et à l’échelle des territoires et des citoyens. Déjà, face à la sécheresse de l’été passé, en Creuse, les acteurs s’organisent. Untel, propriétaire d’étang, autorise le prélèvement pour son voisins éleveur ; tel autre fait don de paille et de fourrage ; telles communes mutualisent leurs citernes de distribution d’eau potable lorsqu’elle ne coule plus au robinet – un camion-citerne qui peut faire les 2 x 8, le matin pour une commune, le soir pour une autre. La construction de solidarités autour des communs ; mais aussi la culture de l’éducation populaire, sont au cœur des solutions pour assurer un monde vivable, demain.

« Solidarité », « éducation populaire », construire la résilience peut aussi être un horizon lumineux ! Car, au-delà du confort matériel, ce qui caractérise le monde qui finit, c’est avant tout l’aliénation – économique, technologique, numérique – à laquelle il nous soumet. Et son effondrement programmé nous autorise à reprendre la main sur nos vies !

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Forts d’un état des lieux lucide et partagé dans un vocabulaire et un imaginaire communs, nous nous rendrons plus à même d’apporter des réponses sécurisantes et constructives. Car il est possible de construire, il est nécessaire de construire, même à partir de perspectives qui comprennent la possibilité de l’effondrement de tout ou partie de notre civilisation occidentale.

Le climato-défaitisme genre « de toute façon, c’est foutu » est un luxe que seules les générations politiques du passé peuvent se payer. Même si ça semble en effet « foutu » pour conserver le monde confortable et l’insouciance dont ont bénéficié la génération de nos parents, le monde ne s’arrêtera pas du jour au lendemain, comme un interrupteur que l’on éteindrait. Le « de toute façon c’est foutu » renonce à penser le monde de demain.

Mais il serait tout aussi risqué pour les jeunes générations de mettre notre énergie dans un projet poursuivant une transition douce, fondée sur un réveil des consciences et un passage progressif de la

victoire de la bataille culturelle à une réorientation politique profonde. Un tel mouvement arrivera, sans doute ! Mais permettra t-il de répondre à l’urgence dans laquelle nous nous trouvons ?

Nous sommes aujourd’hui à la fin d’une époque. A peine en passe de devenir culturellement majoritaire, le mythe de la « transition » devient déjà dépassé. Ne parlons plus de transition, parlons de construire la résilience de nos territoires et des humains qui l’habitent.

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C’est ainsi un pari qui est proposé, un pari fondé sur un certain regard posé sur notre société, forcément imprégné d’un bain militant encore marginal… mais c’est aussi dans les marges que s’imagine le futur. C’est le pari sincère que ce regard pourrait permettre à notre parti, comme hier, d’avoir un temps d’avance, d’imaginer l’avenir de notre société de manière éclairée et juste, en pensant prioritairement aux jeunes générations.

Et ce pari sera d’autant plus entraînant que nous saurons tisser des liens en dehors du parti, de ce parti qui comme tous les autres n’a plus vraiment le vent en poupe. Avec humilité, mais combativité, mettons notre organisation au service de celles et ceux qui comme nous « fondent leur bonheur sur le combat » et ne se résignent pas à attendre les changements ; et allons davantage à la rencontre de celles et ceux qui, après l’injustice sociale d’un monde qu’ils quitteront peut-être moins à regret que nous, subiront les premiers les effets de l’injustice climatique.

Léonore Moncond’huy
Le 18 octobre 2019