[CONTRIBUTION] Vivre avec l’effondrement (Yves Cochet)

« Vivre avec l’effondrement »

Par Yves

 

Résistons à l’effondrement qui vient !

Réenchantons la politique par la diffusion de notre vision !

Rassemblons-nous autour de ces orientations pour changer EELV et le monde !

 

Nous, signataires de cette motion, n’aurions pas même imaginé un tel texte au Congrès de Pantin en 2016. Aujourd’hui, devant l’accélération des bouleversements considérables du monde écologique et social, nous estimons que le scénario de l’avenir esquissé ici est le plus probable de tous pour les trente ans à venir. En conséquence, la responsabilité historique d’EELV et de ses membres est engagée par les résultats du Congrès de novembre 2019, selon les votes recueillis par les différentes motions.

Le scénario central

La période 2020 – 2050 sera la plus bouleversante qu’aura jamais vécu l’humanité en si peu de temps. À quelques années près, elle se composera de trois étapes successives : la fin du monde tel que nous le connaissons (2020-2030), l’intervalle de survie (2030-2040), le début d’une renaissance (2040-2050).

De telles affirmations s’appuient sur de nombreuses publications scientifiques que l’on peut réunir sous la bannière de l’Anthropocène, compris au sens de rupture au sein du système-Terre, caractérisée par le dépassement irrépressible et irréversible de certains seuils géo-bio-physiques globaux. Ces ruptures sont désormais imparables, le système-Terre se comportant comme un automate qu’aucune force humaine ne peut contrôler. La croyance générale dans le libéral-productivisme renforce ce pronostic. La prégnance anthropique de cette croyance est si invasive qu’aucun assemblage alternatif de croyances ne parviendra à la remplacer, sauf après l’événement exceptionnel que sera l’effondrement systémique mondial imminent dû au triple crunch énergétique, climatique, alimentaire. La décroissance est notre destin.

La seconde étape, dans les prochaines années trente, sera la plus pénible au vu de l’abaissement brusque de la population mondiale (épidémies, famines, guerres), de la déplétion des ressources énergétiques et alimentaires, de la perte des infrastructures (y aura-t-il de l’électricité en France en 2035 ?), et de la faillite des gouvernements. Ce sera une période de survie précaire et malheureuse de l’humanité, au cours de laquelle le principal des ressources nécessaires proviendra de certains résidus recyclables de la civilisation thermo-industrielle en ruine.

Si l’espèce humaine n’a pas disparu au demi-siècle, on peut espérer que s’ensuive une troisième étape de renaissance au cours de laquelle les groupes humains les plus résilients, désormais privés des reliques matérielles du passé, retrouvent tout à la fois les techniques initiales propres à la sustentation de la vie et de nouvelles formes de gouvernance interne et de politique extérieure susceptibles de garantir une assez longue stabilité structurelle, indispensable à tout processus de civilisation.

Reconnaître la réalité dans laquelle nous entrons

Celle-ci est terrible. Ce sont des canicules mortelles, le déclin des rendements agricoles, le chaos social, les épidémies, les famines, les guerres… qui concerneront tout le monde (pas seulement le sud et les pauvres) dans sa sécurité personnelle. Un sentiment de peur et d’impuissance se conjuguera avec la perte du futur attendu, la mort de proches, le vide de sens.

On reprochera certainement à notre perspective de jouer sur la peur, toujours mauvaise conseillère, et d’évoquer un avenir proche si sombre que les lecteurs (et les électeurs!) ne pourront que baisser les bras devant tant d’horreurs jusqu’à douter ou nier que ces futurs puissent se produire et se désengager ainsi de toute action pour se recroqueviller sur leur quotidienneté. Provoquer l’anxiété n’est pas mobilisateur, dit-on. Nous croyons le contraire. Une chose est d’établir un rapport objectif sur l’état du monde et son évolution vers le pire, une autre chose serait de nier que le débat sur cet état du monde est évidemment traversé d’affects, surtout lorsqu’il englobe toutes les dimensions de notre vie, comme nous le faisons dans le présent scénario. Qui peut imaginer un lecteur de ce texte sans que le chagrin, la colère et le sentiment d’impuissance soient aussi présents à l’esprit au fil des lignes ? Cette dimension sensible de l’expérience est saine et nécessaire.

Créer une vision pour la résilience locale

« L’espoir n’est pas la même chose que l’optimisme. Il n’est pas la conviction que les choses se passeront bien, mais la certitude que quelque chose a un sens indépendamment de comment cela se passera » Vaclav Havel.

Il découle de notre scénario central que l’essentiel de la vie humaine dépendra bientôt de l’échelon local. Les États, les institutions internationales, les firmes transnationales étant défunts, seuls les groupements humains locaux pourront maintenir une certaine civilisation. D’abord en réexaminant comment satisfaire, à moindre empreinte écologique, les besoins de base de toute société : air, eau, alimentation, vêtements, habitat, énergie, sécurité, mobilité, communication, apprentissage et connaissances, outils, santé, justice, institutions politiques, imaginaire collectif (les valeurs partagées) qui soude la société. Afin de préparer ce vaste mouvement d’exode urbain, d’autosuffisance locale et de société Low Tech, indiquons quelque orientations pour cet objectif de résilience locale.

La première est à rechercher du côté de la permaculture en tant que vision du monde et science pragmatique des sols et des paysages. La permaculture est plus qu’une technique agricole : c’est une autre façon de concevoir le monde, un changement philosophique et matériel global. Dans la société permaculturelle, les réseaux ne sont plus invisibles, la frontière entre producteur et consommateur s’estompe dans un contexte de simplification progressive des méga-systèmes. Aussi bien par nécessité de résilience que par éthique des ressources, il s’agit de boucler les cycles, de passer d’une économie extractiviste de stocks à une économie renouvelable de flux. Les paysages se déspécialisent, les fonctions se diversifient.

Il en résulte une deuxième orientation, autour de nouvelles formes politiques territoriales ancrées dans le soin des paysages, oeuvrant à la résilience des établissements humains face au nouveau régime climatique. Ces nouveaux territoires prennent le nom de « biorégions » et se substituent aux découpages administratifs actuels grâce à un changement général d’échelle et une politique de décroissance. Les biorégions permettront, avant, pendant et peut-être après l’effondrement, d’organiser des systèmes économiques locaux territoriaux où les habitants, les manufactures et la Terre travailleront en coopération. La dynamique biorégionale stimulera le passage d’un système hyperefficient/centralisé à une organisation forgée par la diminution des besoins de mobilité, la coopération, le ralentissement, composée d’une multitude de dispositifs et de sources d’énergie. Les biorégions seront les territoires du ressaisissement et de la solidarité. Pour la France, la taille de ces biorégions est de l’ordre celles des cantons ou des « pays » dessinés par la LOADDT (loi Voynet, 25 juin 1999, environ 400 « pays »).

La troisième orientation de la résistance est celle d’un imaginaire social libéré des illusions de la croissance verte, du productivisme et de la vitesse, actionnées par les entreprises transnationales. La ville connectée, emblème d’une techno-euphorie totalement hors-sol, laissera la place à des bourgs et des quartiers off the grid (hors réseau) autoproducteurs d’énergie et d’alimentation. Les champs redessinés en polycultures-élevage pourront être traversés à pied. Des axes végétaux résorberont les infrastructures de la vitesse ainsi que les friches industrielles. Qui dit sociétés résilientes dit sociétés conviviales et de proximité.

Une quatrième orientation sociale – destinée à atténuer les effets destructeurs de l’envie, de la jalousie et de la haine – sera la mise en œuvre d’une politique de quotas individuels de ressources de base, au moins dans les domaines de l’énergie et de l’alimentation, une politique de partage égalitaire, une politique de rationnement, au moyen d’une carte carbone : chaque habitant de votre biorégion reçoit un quota annuel de droits d’émissions de CO2 qui encadre toute consommation d’énergie et d’alimentation. Si, par exemple, vous voulez acquérir cent kilogrammes de charbon de bois, vous payez cette quantité en monnaie locale et votre carte carbone est également décrémentée des droits d’émission de CO2 correspondant à la quantité de combustible que vous avez achetée. Tout le monde n’ayant pas les mêmes consommations d’énergie ou d’alimentation, une bourse d’échange biorégionale sera mise en place, de telle sorte que ceux qui voudraient consommer plus que leur quota pourraient racheter des unités supplémentaires aux plus économes. Malthilde Szuba a parfaitement décrit les avantages écologiques et sociaux d’une politique de rationnement, en période d’abondance comme en période de pénurie, à travers l’instauration d’une carte carbone : « La justice sociale et la protection des plus fragiles se traduit dans la carte carbone : la garantie d’accès à l’énergie et à l’alimentation en situation de pénurie. L’allocation des ressources rares, dans une situation classique de distribution par le marché, se fait par le biais du prix : la demande excédentaire est détruite quand ceux qui ne peuvent pas payer se privent. Avec un système de rationnement, au contraire, si la quantité de quotas distribués correspond à la quantité d’énergie et d’alimentation disponible sur le marché, alors chacun a sa part « réservée », et la demande ne peut pas être supérieure à l’offre. C’est donc directement en limitant les achats des plus gros consommateurs que l’on garantit une consommation minimum pour tous ». Un revenu de base en nature.

Enfin, pendant et après les terribles souffrances dues à l’effondrement, il faudra prendre soin. Voilà ce qui manque cruellement à notre époque, et cela constitue une bonne partie de la réponse à la question : comment vivre la fin du monde ? Prendre soin de nous-mêmes, des autres, des non humains. Prendre soin de notre psyché, des émotions que tout ce chaos génère, c’est-à-dire accueillir par l’écoute : tristesse et désespoir, colère et rage, inquiétude et peur. Tous ces affects sont parfaitement normaux. Pire, ils vont s’intensifier ! Il ne s’agit nullement de se complaire dans ces marais émotionnels, mais d’apprendre à les traverser individuellement et collectivement pour exprimer son malaise et s’en libérer afin de résister et de s’organiser pour imaginer la suite. L’entraide est une interaction de guérison, le Care est un moyen efficace de sécurité collective, la sophrologie politique est une protection contre le risque d’agression. « C’est un des apports majeurs de l’écoféminisme : on a immensément besoin des émotions, du sensible, pour faire de la politique différemment et transformer le monde » Émilie Hache.

Ces orientations politiques s’inspirent aussi bien de certains principes émancipateurs gandhiens énoncés par Vandana Shiva : le swaraj, soit l’autonomie ou l’autogouvernance, le swadeshi, l’autosuffisance et la création d’économies locales, et le satyagraha ou la résurgence de la véritable démocratie ; que des principes du municipalisme écologique de Murray Bookchin mis en œuvre aujourd’hui au Rojava (territoire kurde autonome au nord-est de la Syrie) : « Nous, citoyens des biorégions du Rojava, nous réunissons pour établir une société basée sur les valeurs d’autonomie, de solidarité et de responsabilité écologique, en respectant les modalités de l’action politique démocratique. Les inévitables conflits entre ces trois valeurs devant être réglées par la démocratie et la non-violence. Par « autonomie », nous visons la capacité des personnes ou des groupes de personnes à se fixer leurs propres buts et voir le bout de leurs actes. C’est la liberté de faire et la maîtrise ce que l’on fait. Notre biorégion est autonome : elle n’est sujette à aucun arbitrage autre que ceux qu’elle décide elle-même. La « solidarité » est l’affirmation de l’égalité en droit et en dignité ; c’est le refus que quiconque soit laissé sur le bord de la route : quelles que soient les injustices et les erreurs de la liberté, chacun doit être en permanence remis en position de vivre une vie digne et autonome. La « responsabilité » est la capacité et le devoir de répondre aux questions : « qu’as-tu fait aux autres ? », « qu’as-tu fait à la nature ? ». Il s’agit de la compréhension des conséquences à long terme et à longue portée de certains de nos actes, qui peuvent se révéler nuisibles à d’autres humains ou à d’autres êtres vivants, plus tard, plus loin. » Résumé du préambule de la Constitution du Rojava.

La réorganisation d’EELV

Nous avons souhaités être assez longs sur le fond pour que chacun comprenne que l’organisation interne d’EELV devra être complètement revue pour s’adapter à la réalité nouvelle. Bien sûr, EELV se munira d’un groupe de travail spécial en vue de cette réorganisation. Sans entrer aujourd’hui dans les détails, notons l’institution principale sur laquelle s’appuiera cette nouvelle organisation : le comité de biorégion. EELV deviendra ainsi un archipel de ces comités biorégionaux.

Les élections municipales

De même, au sein d’EELV, une charte municipale déclinée de ces nouvelles orientations devra être rédigé par un groupe spécial, en vue des élections de mars 2020. La stratégie de présentation de listes de rassemblement écologiste au premier tour demeurera, mais sous des conditions politiques plus saisissantes, inspirées de la présente motion.

 

Yves Cochet